BÈDE LE VÉNÉRABLE


BÈDE LE VÉNÉRABLE
BÈDE LE VÉNÉRABLE

On le considère aujourd’hui comme le premier historien de l’Angleterre, et pourtant Bède le Vénérable fut avant tout, pour les siècles qui l’ont immédiatement suivi, l’auteur de quelques ouvrages techniques qui fondèrent la culture littéraire, historique, voire scientifique du haut Moyen Âge, ainsi que le grand commentateur de la Bible, celui qui rassembla, résuma et transmit la somme des interprétations élaborées par les Pères de l’Église.

Le moine de Jarrow et les techniques littéraires

Bède naquit vers 673 dans le royaume anglais de Northumbria. Lorsqu’il eut sept ans, on le confia au monastère de Wearmouth, fondé quelques années auparavant par Benedict Biscop. Le jeune Bède fut envoyé bientôt à l’abbaye jumelle de Jarrow, non loin de l’embouchure de la Tyde. Il y termina son éducation, y fut ordonné diacre, puis prêtre lorsqu’il eut trente ans. Toute sa vie s’écoulera dans ce petit canton monastique de la Northumbria. Il ne quittera Jarrow que pour trois brefs voyages, qui ne le mèneront pas au-delà de York. Bède semble avoir peu souffert de ce confinement. Il s’intéressa aux pays lointains, mais ce que les livres de son monastère lui en apprenaient paraît l’avoir pleinement contenté. Il remerciera l’abbé de Jarrow d’avoir rapporté de nombreux manuscrits de ses voyages sur le continent et d’avoir ainsi permis aux frères de cultiver les lettres dans la tranquillité du cloître.

Si marginale qu’apparaisse la Northumbria quand on la découvre sur une carte d’Europe, elle jouait dans la culture occidentale, aux alentours de l’an 700, un rôle qui débordait largement son importance politique. L’invasion arabe atteignait le sud de l’Europe; l’Italie était déchirée entre les Lombards et les Byzantins; la vieille culture gallo-romaine s’était effondrée sous la domination franque. À l’écart de ces grands drames et de ces ruines, les petits royaumes anglo-saxons fraîchement christianisés se trouvaient au confluent des deux puissants courants spirituels, alimentés l’un et l’autre par des sources antiques: le monachisme irlandais venant du Nord et de l’Ouest, l’influence romaine s’étendant à partir de Cantorbéry.

À Jarrow, Bède fut chargé de former les jeunes moines. Aux garçons qui arrivaient à l’abbaye et qui avaient quelque don pour les études, il fallait d’abord inculquer ces moyens de toute culture qu’étaient la langue latine et la rhétorique classique. Trois opuscules écrits par Bède au début de sa carrière répondent à cette nécessité: le De metrica arte , le De schematibus et tropis , le De orthographia. Les exemples qui illustrent ces manuels sont presque tous tirés de la Bible ou des Pères de l’Église. En ce sens, Bède est un «moderne»: il ne prétend pas faire de ses pupilles, fût-ce dans leur langage, des contemporains de Cicéron et de César.

La maîtrise de la langue et des techniques littéraires ne permettait pas, à elle seule, de comprendre l’Écriture sainte. Il y fallait encore une préparation que nous nommerions aujourd’hui «scientifique». Les lecteurs de la Bible, sans cesse confrontés avec les réalités concrètes du monde physique, devaient posséder une certaine connaissance du ciel, des phénomènes atmosphériques, de la terre et de ses parties. C’est à quoi Bède consacra son De natura rerum , destiné lui aussi aux besoins de l’enseignement scolaire.

Cependant, la Bible est davantage encore une histoire; elle énumère des générations, elle témoigne de l’évolution d’un peuple, elle évoque l’ascension, la chute et la succession des empires. Le présent, le passé et l’avenir s’y mêlent au point qu’il est parfois malaisé de discerner ce qui revient à l’un ou à l’autre. Sans de bonnes connaissances des calendriers et de la chronologie, les disciples de Bède risquaient d’y perdre pied. À cela s’ajoutaient les nécessités de la liturgie, qui rythmait toute la vie monastique. La fixation de la date de Pâques supposait l’établissement de correspondances entre une année solaire, celle du calendrier julien, et une année lunaire, celle du calendrier juif. Dans l’Église elle-même, le problème du comput provoquait de vives controverses, comme celles qui opposaient, dans les royaumes anglo-saxons, les moines venus d’Irlande et les missionnaires envoyés par Rome. Pour satisfaire à ce double besoin, Bède écrivit d’abord un abrégé scolaire, le De temporibus liber , et un ouvrage beaucoup plus complet et détaillé, le De ratione temporum. L’auteur a abondamment utilisé les œuvres de Pline, de Macrobe, d’Isidore et surtout les écrits des chronographes chrétiens. Il a réussi à fondre ces éléments divers en une synthèse dont l’autorité s’imposera à l’Occident pendant plusieurs siècles.

Dans tout cela, Bède ne voyait que des travaux préparatoires. C’est à l’explication de la Bible qu’il a consacré l’essentiel de ses efforts. Il a commenté un grand nombre de livres de l’Ancien et du Nouveau Testament, notamment la Genèse (I – XX), les livres des Rois, le Cantique des cantiques, les Évangiles de Marc et de Luc, les Actes des apôtres, l’Apocalypse. Son exégèse est essentiellement allégorique. Pour pratiquer sans s’égarer ce type d’explication, il veut s’en tenir aux interprétations qu’ont proposées les grands commentateurs de l’époque patristique, surtout Augustin et Grégoire le Grand, mais aussi Ambroise et Jérôme. Son œuvre, qui semble être, pour une large part, une marqueterie ou un centon, est délibérément impersonnelle.

Cependant, Bède est loin d’être un simple copiste ou même un pur compilateur. Sous un effacement délibéré, ses commentaires trahissent plusieurs des qualités qui font l’esprit scientifique. Bède sait se documenter; il excelle à dresser la bibliographie d’un sujet. Il comprend si bien l’importance de ce travail préparatoire qu’il y fait participer ses lecteurs: loin de masquer ses sources, il les énumère dans ses Préfaces et il indique les limites de ses emprunts dans les marges de ses commentaires. Il avertit même les futurs copistes de reproduire soigneusement ces indications. Les problèmes de critique textuelle ne lui sont pas étrangers, et il fait ici figure de précurseur. Il est attentif aux diverses traductions de la Bible et à leur rapport avec l’original. Les variantes d’un même texte dans ses différentes transcriptions retiennent son attention; il les fait remarquer à ses étudiants, et il esquisse une théorie des erreurs de copie. Pour le fond, il choisit ses autorités: un polygraphe comme Isidore ne l’impressionne guère. Il n’hésite pas à contredire telle opinion d’Augustin.

Bède ne témoigne pas de qualités moins remarquables dans l’ordre de la synthèse. Il excelle à unifier et à équilibrer ses emprunts pour en faire une œuvre homogène qui reflète les traits dominants de son intelligence: discernement, mesure, pondération. Ces qualités se reflètent dans sa langue et dans son style: son latin est merveilleusement clair. Il évite les excès d’ornement et les singularités chères à son époque. Son goût littéraire se distingue aussi de celui de ses modèles: il n’a ni les miroitements d’un Ambroise, ni les saillies d’un Jérôme, ni le faible d’Augustin pour les pointes, ni les négligences d’un Grégoire.

Le premier historien de l’Angleterre

Même si le moine de Jarrow considérait la «rumination» de la Bible comme sa tâche primordiale, il n’estimait pas que l’histoire du salut se soit terminée avec la mort du dernier apôtre. À ses yeux, les événements de l’Ancien et du Nouveau Testament se prolongeaient dans le devenir de l’Église, notamment de l’Église de son pays. Cette conviction a conduit Bède à écrire la vie de plusieurs saints personnages, tels que l’abbé Benedict Biscop et l’évêque Cuthbert. Elle a surtout inspiré celle de ses œuvres qui a eu le succès le plus durable, son Historia ecclesiastica gentis Anglorum. On peut dire que cette histoire, en offrant à Bède un domaine où il était moins tenu à respecter des autorités consacrées, lui a permis de donner la pleine mesure de ses dons: son habileté à découvrir les sources, son aptitude à les critiquer, ses facultés de synthèse. Non point qu’il faille opposer – comme l’ont fait longtemps les modernes – l’originalité du «père de l’histoire anglaise» et le conformisme du commentateur de la Bible. On le voit mieux aujourd’hui, c’est à l’étude des Écritures que le moine de Jarrow a appris les méthodes, les notions et même les techniques littéraires qui l’ont merveilleusement préparé à écrire cette «histoire ecclésiastique de la nation anglaise».

Ce titre souligne l’originalité de l’entreprise et la distingue de celle d’Eusèbe de Césarée, modèle de tous les historiens ecclésiastiques: l’Église dont le moine de Jarrow retrace la naissance et les progrès s’enracine dans un terroir et s’identifie peu à peu à un peuple. Bède n’apparaît pas moins original si on le compare avec d’autres historiens des royaumes barbares nouvellement christianisés: Grégoire de Tours et Frédégaire pour les Francs, Paul Diacre pour les Lombards. Le moine de Jarrow l’emporte sur eux non seulement par sa méthode et ses dons littéraires, mais par la conception même de son entreprise et l’ampleur du cadre où il replace son sujet. C’est ainsi qu’il commence son histoire par l’évocation de la Bretagne romaine, enracinant ainsi dans un passé classique les petits royaumes barbares aux grandes destinées dont il nous conte l’origine.

De son vivant, la réputation de Bède ne semble pas avoir sensiblement dépassé les frontières de sa petite Northumbria. Quelques années après sa mort, il devient célèbre. Alcuin le proclame Beda Magister. On l’honore du titre de «vénérable». Pendant près de quatre cents ans, il est l’un des maîtres de l’Occident médiéval. Son influence décline au XIIe siècle. On a alors plus largement accès aux sources auxquelles il avait partiellement suppléé et de nouvelles controverses apparaissent, qui nécessitent un nouvel équipement intellectuel.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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